"certains y voient de la laideur, d'autres y trouvent de la beauté, Cécile de la poésie"

New York, Hong Kong, Buenos Aires, Paris, Los Angeles, Berlin, Belgrade, la Mongolie centrale, l’Italie, la Tunisie, la Floride : le photographe a figé les formes, effacé les corps. Les immeubles, les ponts, les routes ressemblent désormais à des maquettes, fragiles, inquiétantes, qui s’imposent en dehors de toute chronologie ou de toute échelle.

Il peut arriver au photographe de penser que le décor est gâché par tous ces gens qui y pullulent et d’éprouver le même sentiment d’étouffement devant le trafic incessant des voitures. Alors il convient de faire disparaître les détails devenus encombrants. À ce moment seulement peut commencer la recherche. Un travail d’épure. De stylisation. Car le sujet de prédilection du photographe reste l’architecture des villes, leurs détails bizarres, sales, hideux, étrangement beaux parfois, kitsch aussi. Il traque les lignes graphiques des immeubles, leurs couleurs élégantes ou vulgaires, puisqu’il est amoureux de la cité en même temps qu’il la déteste : elle pue, elle est bruyante, elle grouille d’âmes perdues, abandonnées, rejetées. Le décor de la vie, c’est celui de la misère humaine et sociale chez les nantis comme chez les déshérités.

Le photographe capture ainsi ces endroits où vivent les hommes qu’il a délibérément ôtés au décor au moyen des poses longues, tandis que lui aussi a connu de singulières métamorphoses : il a choisi de se laisser happer par la ville, de s’y perdre, d’y étouffer, d’y marcher des heures jusqu’à l’épuisement. Ni carte ni GPS. Seul l’appareil photo. Et le désir d’être surpris.

Puis, sur cette scène de théâtre où l’humanité s’est éclipsée, le photographe décide de réintroduire l’humain. Par petite touches. Essentielles. Émues. Il dépose au sein de ces images les fragments d’un monde à repenser entièrement. Parce que ce monde, celui que nous avions construit avant l’apocalypse, était monstrueux : béton, fer rouillé, parpaings, taule, néons, bâches.

L’humain c’est désormais la voiture rouge qui file sur une voie vide, c’est la dame sur la dalle au pied des tours qui pousse son caddie, c’est la petite fille dans la droguerie interlope de la banlieue de Tunis...

Le mot « décor », étymologiquement, désigne ce qui convient à nos vies, ce qui en signifie la dignité. Or, quand on observe les mégapoles d’aujourd’hui, on reste frappé par leur laideur, leur inhumanité. L’œil du photographe fore l’espace et le temps, en somme tout ce qui construit le décor de nos vies mortes, pour en extraire ce qu’il y subsiste de vivant. Il débusque au sein de la laideur et du chaos informe le souvenir d’un noble héritage, ces quelques traces qui nous permettront d’espérer encore.

Ainsi les silhouettes reviennent à nous par un travail de réification, de résurrection du réel. Glaçant les formes, le photographe célèbre une forme de laideur et la disparition, puis accueille des bribes d’existence, des fragments d’humanité, pour mettre celle-ci en exergue. Car c’est ce reste de vie — cette survie — qui irradie et qui triomphe du décor urbain, maquette froide, inhumaine, pourtant érigée par l’homme.

BABELS

 

  TEXTES  ET POEMES DE  CECILE LADJALI

Ciel griffé :
le béton entaille le bleu horizontal,
plaque
au sol les vivants.
Sens unique.
Quelques palmiers ont poussé en hommage à ton Éden calciné
et forment le décor ironique de ton enfer,
déglinguant le point de fuite,
tandis que le cadre de verre vacille,
parce que l’obstination de ton regard ne parvient plus à contenir
ni la vitesse,
ni la célérité des heures,
conjuguée au poids de tous tes rêves
largués,
là,
sur le bord de la voie,
tachée d’huile et d’ombres crasses.
Les tours qui dardent dans l’air poudreux,
abandonnent à la pesanteur le
ciment élimé, la rouille en vrac,
ajoutée à la vacance des âmes grises qui errent
sans se retourner sur le souvenir de ce qu’elles ont perdu. En voulant aller trop vite
(parce qu’il est impossible de s’arrêter quand on file sur le bitume
fondu, 
rayé de craie, strié de prières vaines, balafré de scansions inutiles)
tu as cédé l’empreinte de ton souffle
à l’asphalte surchauffé,
où la tragédie des ombres nargue celui
qui aurait la folie de croire qu’il est encore possible de faire
marche arrière. 

Ahead

Entre chien et loup,

les blocs,

troués de reflets bleu pétrole,

de morceaux de fournaise arrachés à midi,

allument pour rire les visages de ciment borgne

où loge la misère.

Ben Harous

Brooklyn Bridge

Enclave, arrache, béance ajourée :

Babel a poussé dans ton œil pour ma peine.

Demi-jour d’Apocalypse, vent mordoré.

Les gratte-ciel perforent

la chair du ciel comme des

seringues.

Le bruissement des ailes se tarit

(même plus la grimace d’un ange)

et les morts vont vite sur les ponts où tu

crèches, guettes, shootes

les formes vagues et dures qui coagulent la pointe de

South Manhattan.

Un aller simple pour toi,

en vert de gris,

jusqu’à la mer anthracite.

Tu attends à la frontière des détresses claquemurées que le hasard

de ton œil
libère.

Barbelés, scarifications du cœur perdu, pendu

à tout vent dans ta course vive au moins,

tandis que ton souffle

s’amplifie

sample

mixe et capte

les cimes nues débordant

tous les arbres en l’absence de feuilles tombées dans la boue de

ce Styx en
contrebas de l’objectif.

Tu sais que l’automne a battu ma foi en brèche,

ma foi sans toi / moi là-bas sur l’autre

île

à t’attendre tandis que toi

tu te harnaches au désir tenace et perclus

d’apercevoir ton rêve à la grâce du soleil rouillé.

 

La terre s’est ouverte :

béance en haut,

béance en bas,

et le fer dur de la grue suspendue à l’indécision circonspecte des

formules
n’y changera rien.

Contritions.

Deux silhouettes régulières,

encapuchonnées,

s’ennuient parmi les ordures ayant fleuri sur les strates de gypse.

Vont-elles sauter dans la fosse commune où déjà s’affairent

deux damnés
à construire un mur ?

(Idem pour moi : sentiment d’ériger une digue de sable.)

Vont-elles résister à l’ensevelissement volontaire ?

(Cloître / cloaque / claquemurées / ad aeternum.)

Vont-elle escalader les parois de ciment lisse en rappel ?

(Oui, rappelle-toi l’autre nuit dans mes yeux.)

Vont-elle s’extirper de ces catacombes à ciel ouvert ?

(Id., ibidem.)

Vont-elle prier la grue en place de Croix

de les arracher aux perspectives muettes et aveugles d’un

Golgotha sans crâne ?
Non, rien de cela.

Elles prendront racine dans les déchets glébeux de la ville,

et les portes céladon resteront obstinément closes,

encadrées par des parpaings balancés là par la grâce d’un dieu

abscons. 

Construction

En un jaillissement tellurique,

les tours crayeuses,

coupées au jarret par la tranche verte du néon, entachent ta nuit espagnole.
Pic dans l’arène,

sang sur la sciure,

mise à mort,

Minotaure. (Et toutes les vierges dévorées.)
Le roide scapulaire des tours tombe en plis

sur la terre comme au ciel (sans ascension)

pour rendre hommage aux martyres,

pour saluer les bourreaux,

pour frôler de ses froufrous en tulle la barbarie sans nom de 

ce désert.
Les sentinelles de béton veillent,

tandis que les enfants se sont absentés des temples,

tous engloutis par le Léviathan.

La station est vide.

Seule l’odeur âcre de l’essence et

ta fatigue épinglée à ta nuit espagnole.
Il suffirait

d’une allumette,

d’une mauvaise blague,

pour en finir. 

Gazolina

Décor de carton-pâte, sans cadre, sans toit ni toi.

Coulisses pacotilles d’un mauvais film des années 50,

au midi brûlant du réalisme italien, impliquant expliquant compli-

quant cette Cinecitta de rêve mal réveillée. 

Mais où est donc passée la dolce vita, sans toi ni loi ?

Parce que je t’ai cherché partout :

au-delà des miroirs, faux murs, chausse-trappes, trompe-l’œil,

croyant pouvoir confondre la mort

sous ce soleil de plomb qui incendiait tout

jusqu’à ma rétine,

si bien qu’il était impossible de savoir

si les lampadaires narguant le fer forgé des balcons sans fleurs,

nus comme des tombes,

allaient supporter le nœud coulant que j’y avais installé pour nous

deux. 

Ce serait amusant de voir fleurir de la mandragore sur le ciment

de ce sol

stérile,

que cernent — géométriques —
les ombres horizontales plaquées dans la poussière,

où s’est perdue la silhouette du photographe. 

Italian movies

Elle t’a appelé, la petite fille en rose,

pour que tu viennes la prendre,

l’arracher à l’échoppe où s’entassent thé, tabac, talismans auxquels 

elle veut croire.
Son frère, quant à lui, n’y croit plus.

Il te tourne le dos.

Il sait que l’avenir a la radiance d’un réverbère, dont la clarté interlope s’échine à dévorer la ténèbre alentour.

Le décor épiphanique de leurs deux vies te navre.

Ces intermittences du corps et du cœur épuisés, tu les connais 

bien. 
Tu lui souris à cette gamine brune qui pourrait être la tienne.(Elle s’appelle Sarah.)

Elle te fixe.

Elle t’intimide car ses yeux disent que

si les enseignes américaines étaient moins obscènes,

si les signes tenaient leurs promesses,

si l’étoile du Nord était encore accrochée au bleu abysse, tu n’aurais pas peur,

tu ne pleurerais pas comme un gosse et

tu pourrais lui faire croire au jour.

Lost Agadir

Désolation suburbaine.

Une forêt a poussé dans le palais déserté.

(L’entêtement des arbres à avoir raison de tout est une chose fascinante.)
État de grâce avant destruction.

Permis de démolir.

Permis d’ôter au monde les traces ténues de sa beauté.

Car elle régnait ici, la beauté.

Dans les jardins de joncs où le propriétaire organisait des bals, où

coulait la musique, où l’on buvait du vin jaune.

Puis graphes barbares, fenêtres condamnées, vitres brisées ont eu 

raison de ce temps révolu.
Lierre et glycine ont dévoré la pierre.

Une lèpre verte a rongé les murs fondus au ciel de bitume.

Que veut te dire le grand chêne qui a pris racine dans le salon ?

Demande-le aux fantômes : ils ont la mémoire tenace.

Lost Saint-Denis

Ils ont commencé à détruire la vieille ville,

les pavillons d’été, les boutiques de soie, les bastringues.

Naguère encore y tournait un jazz strident sur le gramo,

les officiers blancs payaient des gamines qu’ils soulaient en versant

de la créosote dans leur Roederer,

le cadre était coquet : laque, stuc, lambris, papier peint.
La ville nouvelle avance sur l’ancienne,

elle la happe, la broie, la dissout.

Les bulldozers ont fait tomber les restes de ce temps

comme on abat un château de cartes.

La partie est perdue et,

en une nuit à peine,

les grattes ciel, le verre, l’acier ont poussé comme des champignons sur les souvenirs anciens,

dont plus personne ne se souvient,

ou ne semble éprouver la nostalgie.
Comment vivre sans mémoire ?

Que voit-on encore si l’on se penche

au-dessus des vasques saumâtres flanquées le long des murs, 

sur le dessin frêle de la tôle ondulée,

sur les tessons, bris de terre cuite, amas de porcelaine qui jonchent la ruelle ?
On n’y voit rien.
L’odeur du poisson et de l’essence saturent l’air.

Les hommes s’affairent.

Les ombres filent sans se retourner.

Le boucan des marteaux-piqueurs mêlé à celui du trafic couvre l’air ancien que tu entonnes, 

agenouillé dans ces ruines.
Tu te presses.

Tu sais que les aiguilles tournent de plus en plus vite,

que les hommes sont sauvages et

que demain matin ce monde-là aura disparu.

Lost Shanghaï

Malik

nuit électrique ciel violet hangars tags et vinyles à vendre en vrac à même la neige sale figeant le soir d’hiver aux abords du périphérique et de son brouhaha amplifiant les circonvolutions muettes de ton cœur incertain transi par ses battements au ralenti à cause du froid et tes doigts qui gèlent qui se crispent sur l’appareil jusqu’à la seconde où tu captures le jour impavide qui tombe du ciel conséquence des enseignes monstrueuses défigurant le crépuscule afin qu’aucune âme égarée sous la halle ne puisse croire au retour de l’aurore indifférente aux blocs borgnes des tours trouées de fenêtres vermeilles semblables à celles que tu dessinais enfant au marqueur sur les tables de la classe au grand dam de l’institutrice estimant que ton goût prononcé pour le sale le laid et la misère te mènerait tout droit à la damnation or ce sont à ces prédictions radicales que tu songes perplexe à présent planté dans la neige fondue à guetter ce qui pourrait ressembler au bonheur de voir paraître au seuil de la halle noyée de lueur jaune la preuve irréfutable que tu as eu raison de choisir ce décor de misère pour constater que les hommes raisonnables n’ont pas forcément les clefs qui ouvrent le rideau de fer sur les bacs pleins de musique et de trésors inestimables donnant à la cahute miteuse que du prends pour cible des faux airs de caverne d’Ali Baba tandis que toi tu as toujours su voler au jour ce qu’il pouvait révéler de grâce à la nuit

Red Bull

Idéogrammes en place d’étoiles l’air est pourpre et le rythme se fige en dehors du focus qui veut retenir la fuite en voiture d’un laissé-pour-compte survivant bon an mal an à l’absence de toute concurrence déloyale qu’aurait pu prononcer la bouche d’ombre ouverte sur ce décor pastichant une toile d’Edward Hopper même s’il n’en est rien étant donné le lieu où tu t’es perdu accablé par la solitude provinciale proverbiale de cet orient extrême qui voudrait ressembler à tout mais ne ressemble à rien au point qu’on se soûle à l’alcool de riz acheté un Yuan au libre service de la station où tu composes au hasard avec les instances magiques les sortilèges les incantations banales que l’air lourd exacerbe délégant ta peine au silence qui s’ébroue tandis qu’on vient d’éteindre le néon dans l’arrière-boutique rendant ainsi ta nuit plus sombre et l’humanité confondue au faux ciel peint plus douteuse 

Grand Titre

The blue bus

Zig-zag des ponts auxquels les idéogrammes tentent de donner un sens, 

même s’il n’y en a aucun,

pas plus qu’on ne pourrait trouver une raison logique à la présence du bus bleu filant à mi-hauteur, 

entre ciel et terre.

Chargé d’employés de bureau, d’écoliers, d’ouvriers,

il rejoint la campagne.

Lointaine.

Incertaine.

Avant, ici, il y avait des rizières et des palais princiers aux grandes murailles rouges le long desquelles couraient des liserons d’eau ainsi que des dragons ailés.

À présent, le peuple avide, entassé dans les tours en dominos, contemple une nature étique, qui fait semblant de pousser sous les pilotis en béton.

Dans le bus bleu les passagers devisent sur le silence, la lenteur, l’espace suffisant que requiert le corps pour s’étirer et se sentir vivant dans ses moindres craquements.

La ville dénie cet espace aux corps.

Les souffles y sont courts, les yeux pleins d’échardes, les lèvres cousues. 

On veut hurler mais on ne peut pas.

Le bus continue sa course absurde tandis que dans l’air dense aux fragrances infectes enfle la rumeur des prières murmurées et des doléances tues.
Le bus bleu c’est un morceau du ciel tombé sur la terre, 

un fragment de grâce qui ne peut suffire.

Elle passe toujours à la même heure,

la vieille dame au caddie rouge.

Elle passe tous les jours à 18 heures,

sous les fenêtres aveugles des barres d’immeuble.

Toi, c’est pourtant la première fois que tu la vois,

alors qu’elle s’adonne au même manège quotidiennement,

à l’heure où les gens retrouvent leur petit appartement.

(Elle, elle n’a plus personne, alors pour ne pas entendre ses voisins de l’autre côté de la cloison, elle prend son caddie rouge et sort faire un tour.) 

En fait c’est normal que tu ne l’aies jamais remarquée :

son manteau est de la même couleur que le bitume,

aussi est-elle d’une transparence banale effarante.

Le sol gris retient ses pas, elle marche avec peine, et le caddie pèse une tonne.

Elle le tire comme d’autres héros roulent leur pierre en haut d’une montagne,

avec cette même prétention absurde qui se fiche de l’à quoi bon ? 

À quoi bon se traîner au pied des tours qui la toisent ?

À quoi bon avancer pour rien dans la grisaille sous le crachin ?

À quoi bon se nourrir ?

À quoi bon continuer ?

Ces questions, tu te les poses souvent,

elles t’accablent,

et soudain tu trouves à la banalité triste de l’image une sorte de cohérence implacable : 

elle est exactement à sa place au sein de ce décor morne, la petite vieille, 

son bonnet de laine rappelle la forme du couvercle en aluminium posé sur la bouche d’aération oublié sur la dalle,

sa silhouette est raide comme celle des blocs ocres céladons,

c’est sa misère qui confère toute son harmonie au décor,

et elle est devenue ce détail vivant inhérent à sa beauté.

The red trolley

 

Up side down

Fuir le gris en haut.

Fuir le monde en bas.

Fuir la laideur des tours.

Être le seul sur la route dans la voiture rouge.

Remonter à contresens une voie à sens unique.

Tromper la mort encore un peu.

Ne plus regarder en arrière.

Être égoïste.

Penser à elle cependant parce que c’est impossible de faire autrement. 

Snober tous les panneaux indicateurs.

Sentir la pluie sur sa figure en roulant la fenêtre ouverte.

Savoir que sous le pont tous les véhicules sont à l’arrêt et s’en réjouir.

Jouir de la vitesse et du rythme tant qu’il en est encore temps. 

Oublier qu’au bout du pont il y a le vide et que dans trente secondes on sera mort. 

Rire parce que le temps minuscule d’une escapade on aura intensément vécu.

Miroir des vanités au crépuscule,

symétrie inversée, la beauté à l’envers,

nouveaux riches, spéculation immobilière,

CAC40, Dow Johns, et caetera
tout ça pour ça :

palmeraie dans le reflet lisse d’un miroir sans tain,

villas proprettes au bord de l’eau pour cadres dynamiques, retirés dans leur villégiature disneylandesque,

où les Lolitas se pâment dans les jardins brûlants.

Pornographie.

Pas un souffle, pas un bruit :

tout est déjà mort, figé dans l’amidon,

l’orgueil, la satisfaction

des poses que les ménagères prennent sous le cristal du plafond,

tandis que Monsieur a invité les voisins à venir contempler un temple triste et kitch

comme leurs buis bien taillés à la française :

‘cause so french.
Quant aux barques sur le canal ça fait un peu Versailles

et le pont qui s’arc-boute ça fait surtout Venise :

‘cause so romantic.

Romance de pacotille, mauvais goût assuré, mort redoutée, 

mais seulement retardée : elle rôde ici,

d’ailleurs tout pue la mort dans cet Éden en stuc

(anciens marécages hantés par les moustiques et la malaria)

et

la barque bientôt fera passer une nouvelle âme sur l’autre rive,
(celle du reflet)

celle qu’on ne veut pas voir mais qui aura raison de tout, la dernière heure venue,

quand les jolies maisons blanches se couvriront de crêpe,
quand les flambeaux renversés décideront du noir définitif,

quand le crâne posé par toi au centre du tableau rira à s’en décrocher la mâchoire.

Venice

White sault

Au bout du monde au bord d’un lac dur ils sculptent des statues de sel tandis que l’air aux nuances de lait tourné étouffe leurs rires de gosses espiègles (ils se sont connus à l’école et en sont sortis avant de savoir lire) si bien qu’ignorantes des signes et du tumulte leurs œuvres translucides n’en sont que plus primitives et plus pures à l’instar des fossiles géants qui dorment sous la croûte de sel qu’ils arpentent sans fatigue or cela fait des siècles qu’ils ont arrêté leur bus sur le haut plateau au milieu de l’eau durcie et leurs vies jumelles se sont figées dans le blanc brillant qui empêche la cicatrisation de toute égratignure mais offre à leurs jours un lustre rare car s’ils vendent parfois quelques statues aux touristes de passage ils les gardent jalousement pour eux la plupart du temps et leurs aïeux de sel indifférents aux catastrophes successives qui acculent la planète se coulent paisibles dans un éternel présent hors des heures du bruit de la vitesse et contemplent un horizon sans borne qu’aucune ombre n’entrave que nul interdit n’empêche et souvent de sa main brûlée par l’ardeur alcaline l’homme caresse le visage de la femme qu’il aime depuis toujours attendri par le sel collé à la commissure du sourire qui creuse plus encore l’empreinte de leur félicité

© 2017 Marco Castilla.

  • Facebook Basic Black
  • Twitter Basic Black
  • Black Instagram Icon
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now